Le Maroc, premier pays au monde où le Rabbi a envoyé un émissaire
- 30 juil.
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Dernière mise à jour : 31 juil.
Février 1950, Meknès. Un homme est envoyé, et tout un modèle naît de là. Soixante-quinze ans plus tard, ils sont plus de six mille couples dans plus de cent pays. Le point de départ est marocain, et ce n'est pas un hasard.

Il y a des dates qui ne disent rien à personne et qui décident de tout.
Le 28 janvier 1950, le sixième Rabbi de Loubavitch, Rabbi Yossef Yitzhak Schneerson, s'éteint à New York. Son gendre, Rabbi Menachem Mendel Schneerson, prend la tête du mouvement. Dix jours plus tard, le 7 février 1950, il signe sa première décision de dirigeant. Il nomme un émissaire.
Cet émissaire s'appelle le Rav Michoel Lipsker. Il n'est pas envoyé à Londres, ni à Paris, ni à Buenos Aires, ni dans aucune des grandes capitales juives de l'après-guerre.
Il est envoyé à Meknès.
Ce que « premier » veut dire
Il faut mesurer la portée de cette phrase, parce qu'elle est habituellement lue comme une anecdote alors qu'elle est un acte fondateur.
Le système des émissaires, les chlou'him, est la contribution la plus transformatrice du Rabbi de Loubavitch au judaïsme du XXe siècle. Le principe est d'une simplicité brutale : un homme seul ne peut pas atteindre chaque Juif de la planète, donc il envoie des couples s'installer définitivement, partout, avec mandat d'agir en son nom. Pas de mission temporaire, pas de tournée d'inspection. On part, on s'installe, on reste.
Aujourd'hui, ce système compte plus de six mille couples d'émissaires à temps plein, qui dirigent plus de trois mille cinq cents institutions dans plus de cent pays. C'est la plus grande organisation juive du monde.
Le premier point de ce réseau, la première pierre, c'est Meknès. Tout ce qui s'est construit ensuite, de Bangkok à Kinshasa, de Reykjavik à Dubaï, découle d'une décision prise pour le Maroc, dix jours après la mort du prédécesseur, avant même que quoi que ce soit d'autre ne soit organisé.
Le Maroc n'est pas une escale dans l'histoire de Habad. Le Maroc est la matrice.
Pourquoi le Maroc
La raison est arithmétique avant d'être spirituelle.
En 1950, le Maroc abrite l'une des plus grandes communautés juives du monde, entre 250 000 et 400 000 personnes selon les modes de comptage, répartie dans plus de deux cents villes et villages. C'est une communauté ancienne de deux mille ans, dense, structurée, avec ses tribunaux rabbiniques, ses écoles, ses saints, ses usages propres.
C'est aussi une communauté que le sixième Rabbi, avant de mourir, avait explicitement désignée comme ayant besoin d'un renfort éducatif urgent. La demande venait de lui. Son successeur l'a exécutée immédiatement.
Il faut ajouter ce que personne ne dit assez : les hommes envoyés étaient des rescapés. Des Juifs russes sortis du communisme soviétique, yiddishophones, achkénazes, dont certains sortaient du goulag. Le Rav Shlomo Matusof, envoyé peu après à Casablanca, avait passé sept ans en Sibérie.
Ces hommes débarquent dans un monde sépharade, francophone et arabophone, dont ils ne partagent ni la langue, ni la liturgie, ni les coutumes, ni la cuisine. Tout, absolument tout, les sépare de la communauté qu'ils viennent servir.
Ce qu'ils vont faire de cet écart constitue la partie la plus intéressante de l'histoire.
L'objectif n'a jamais été de faire table rase
C'est ici que se joue la vraie originalité du modèle, et c'est ici que la plupart des récits se trompent.
Tout, dans la configuration de départ, laissait attendre une greffe. C'est l'inverse qui s'est produit.
Le Rav Lipsker ouvre sa yéchiva à Meknès avec l'appui du Rav Refael Baruch Toledano, autorité rabbinique marocaine locale. Dès le premier jour, dans la première ville, le travail se fait avec les rabbins du pays, pas contre eux et pas à leur place.
Le Rav Matusof, à Casablanca, applique la même logique à l'échelle du Royaume. Il parcourt des centaines de villages en camion et à dos d'âne, non pas pour y installer des cadres venus de New York, mais pour y trouver des Juifs marocains savants capables d'enseigner dans les écoles qu'il ouvre. Le réseau Oholei Yossef Yitzhak finira par toucher soixante-dix communautés à travers le pays. Il est marocain dans son personnel autant que loubavitch dans sa méthode.
Le Rav Chalom Eidelman, arrivé à Casablanca en 1959 une semaine après son mariage, y restera jusqu'à sa mort en 2020. Son kolel a formé la plus grande partie des rabbins et des chohatim du Maroc. Parmi ses élèves : le Rav Chlomo Amar, futur grand rabbin séfarade d'Israël, et le Rav David Raphael Banon, aujourd'hui dayan à Montréal.
Et le Rav Yehouda Leib Raskin, arrivé en 1960, celui qui restera à Casablanca presque jusqu'à sa mort en 2004 alors que la communauté fondait autour de lui, a été décrit après son décès dans les termes suivants par la direction mondiale du mouvement : il a élevé deux générations d'enfants juifs marocains à aimer et à respecter leur héritage séfarade.
Leur héritage séfarade. Pas celui de leurs professeurs.
Voilà l'objectif, énoncé sans ambiguïté par le mouvement lui-même. Aider une communauté à continuer dans ses traditions. Pas à en adopter d'autres.
Le dollar destiné au Roi
Un épisode résume à lui seul la nature de la relation entre le mouvement et le Royaume, et il vaut mieux qu'un long développement.
En 1985, à l'occasion du 850e anniversaire de la naissance de Maïmonide, le Rabbi et le Roi Hassan II échangent des lettres. Le Rabbi y souligne l'histoire singulière du Maroc en matière de tolérance envers ses minorités, et d'abord envers ses sujets juifs.
Cinq ans plus tard, en 1990, l'ambassadeur du Maroc auprès des Nations unies se rend à Crown Heights, au siège du mouvement à Brooklyn. Le Rabbi recevait le dimanche, debout, des heures durant, et remettait à chaque visiteur un billet d'un dollar destiné à être donné à la charité.
Il en remet un à l'ambassadeur, pour le Roi.
Et il donne sa raison. Le Roi appréciera un billet américain, parce qu'il y est écrit : en Dieu nous avons confiance.
Il faut lire ce geste pour ce qu'il est. Un rabbin hassidique de Brooklyn, né en Ukraine, envoie une bénédiction à un souverain musulman par la voie diplomatique officielle, et fonde ce geste sur ce que les deux hommes ont en commun plutôt que sur ce qui les sépare. Le Rav Leibel Raskin, qui rapportait cet épisode, disait du Roi qu'il était un homme de foi, et que le Rabbi le savait.
En 2023, quand des émissaires venus de quarante pays se sont réunis au Maroc pour le premier congrès du genre organisé dans le Royaume, ils ont ouvert les travaux dans la maison de Maïmonide à Fès, et ils ont prié pour Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
Soixante-treize ans après Meknès, la boucle tient toujours.
Ce que cette histoire nous dit aujourd'hui
Trois choses, et elles sont toutes vérifiables.
La première : le Maroc n'est pas un pays où le judaïsme mondial est passé, c'est un pays d'où il est parti. Le modèle qui structure aujourd'hui la vie juive dans plus de cent pays a été inventé ici, dans des salles de classe de Meknès et de Casablanca, par des hommes qui improvisaient parce que rien n'existait encore.
La deuxième : la méthode retenue n'a jamais été l'effacement. Ni en 1950 quand la communauté comptait des centaines de milliers de membres, ni aujourd'hui qu'elle en compte quelques milliers. L'objectif reste identique, aider cette communauté à continuer dans ses traditions, et le mouvement l'a assez répété pour qu'on cesse de lui prêter l'intention inverse.
La troisième : cette présence n'a jamais été tolérée du bout des lèvres. Elle a été accompagnée. Un échange de lettres royal, un dollar transmis par un ambassadeur, des assurances envoyées à la communauté par le Souverain lui-même en 2003 après les attentats de Casablanca. Ce ne sont pas des gestes de circonstance, c'est une constante sur soixante-quinze ans et sur trois règnes.
Les Juifs du Maroc étaient 265 000 en 1947. Ils sont quelques milliers aujourd'hui. Mais l'histoire qui commence à Meknès en février 1950 n'est pas une histoire de disparition. C'est une histoire d'exportation. Ce pays a donné au monde juif un modèle qu'il utilise encore tous les jours, dans des villes dont les Juifs de Meknès n'avaient jamais entendu parler.
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