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Le Rav Levi Banon, ou l'infrastructure invisible du judaïsme marocain

Il existe au Maroc une fonction dont personne ne parle et sans laquelle rien ne tiendrait. Elle n'a pas de titre officiel, elle ne figure dans aucun organigramme d'État, elle ne produit ni discours ni communiqué. Elle consiste à faire en sorte qu'un office se tienne, qu'un repas de Shabbat soit servi, qu'un enfant apprenne, qu'un voyageur trouve une communauté en arrivant.

C'est le travail du Rav Levi Banon.

Rav Levi Banon

Ce que signifie diriger Habad au Maroc

Le mouvement Habad-Loubavitch est l'un des courants les plus dynamiques et les plus visibles du judaïsme mondial. Il a établi au Maroc une présence particulièrement importante, avec des émissaires installés à Casablanca et dans d'autres villes du Royaume. La figure centrale de cette présence est le Rav Levi Banon, qui dirige les activités Habad au Maroc.


Sous son impulsion, le mouvement organise des offices réguliers, des repas de Shabbat, des célébrations de fêtes et des programmes éducatifs. Ces services s'adressent à deux publics distincts que l'on confond souvent : les Juifs résidant au Maroc, et les visiteurs de passage, touristes et voyageurs d'affaires. Deux missions, une seule structure.

Un fait mérite d'être relevé, car il change la nature de cette présence. Certains de ces rabbins exercent également des fonctions de juges rabbiniques au Maroc. Ils ne sont pas juxtaposés au judaïsme marocain, ils y sont intégrés, insérés dans son tissu institutionnel, aux côtés des institutions communautaires historiques comme le Conseil des Communautés Israélites. Et leur réseau international connecte le Maroc à la diaspora juive mondiale.


Pourquoi un seul rabbin pèse autant

Pour comprendre le poids réel de cette fonction, il faut regarder les chiffres.

Au milieu du XXe siècle, la communauté juive du Maroc comptait entre 250 000 et 300 000 personnes, la plus grande de toute la région. Au recensement de 1947, on dénombrait 265 000 Juifs marocains répartis dans 210 villes et villages. Chaque localité avait sa synagogue ou ses synagogues, son tribunal rabbinique, ses écoles, ses boucheries cacher, son mikvé. De Tanger à Ouarzazate, de Fès à Taroudant, de Meknès à Sefrou, il n'existait pas un recoin du Royaume sans présence juive. Ce n'était pas une communauté marginale, c'était une communauté structurante.


Il en reste aujourd'hui entre 2 000 et 3 000 personnes, essentiellement à Casablanca, avec de petites communautés à Marrakech, Fès, Tanger, Essaouira et Rabat.


Ce chiffre est presque toujours cité pour susciter la mélancolie. Il devrait être cité pour autre chose. C'est la plus grande communauté juive résiduelle de toute la région. Ni l'Égypte, ni l'Irak, ni la Tunisie, ni la Libye, ni la Syrie ne peuvent se prévaloir d'une communauté juive de cette taille. Ce qui s'est éteint partout ailleurs a survécu ici.


Mais une communauté de cette dimension obéit à une autre physique. Dans un ensemble de 265 000 personnes, un maillon défaillant se remplace. Dans un ensemble de quelques milliers, il n'y a plus de fonction secondaire. Lorsque la communauté est petite, chaque rabbin et chaque enseignant compte de façon disproportionnée. Un office qui ne se tient pas, c'est une semaine perdue pour tout le monde. Un enfant que personne ne forme, c'est une chaîne de transmission qui casse et que rien ne rattrape.


C'est précisément sur ce terrain que ce type de relais joue un rôle décisif : il maintient une vie juive structurée et assure la transmission de la tradition aux plus jeunes.


La démonstration politique

Il faut nommer ce que cette activité prouve, indépendamment de l'homme qui l'exerce.

Un rabbin qui organise des prières publiques, distribue du matériel religieux et travaille ouvertement, dans un pays musulman, sans clandestinité et sans autorisation arrachée.


Cette présence témoigne de la liberté religieuse effective au Maroc. Pas d'une liberté proclamée dans un texte, d'une liberté constatable un vendredi soir. Les synagogues fonctionnent ouvertement. Les Hiloulot attirent des milliers de pèlerins. Aucun incident antisémite majeur n'a été enregistré depuis des décennies. Les Habads opèrent librement, tandis que Sa Majesté le Roi Mohammed VI poursuit la restauration des synagogues et des cimetières, y compris dans des localités où il ne reste plus un seul résident juif depuis des décennies.


Ce constat a une utilité immédiate. Une partie de la diaspora juive marocaine hésite encore à revenir, même pour une simple visite. Cette réticence a trois sources identifiables : le traumatisme transmis par des parents ayant vécu les tensions de 1948 à 1967, la méconnaissance du Maroc réel chez ceux qui n'y ont jamais mis les pieds, et l'amalgame occidental qui range tous les pays musulmans dans une même catégorie. La peur est un héritage du passé que la réalité du Maroc d'aujourd'hui contredit chaque jour.


Le travail mené par le Rav Levi Banon est cette contradiction en exercice.


Un investissement, pas une commémoration

Le choix du mouvement Loubavitch d'investir au Maroc est un signal fort, et il faut le lire pour ce qu'il est. Habad ne s'implante pas dans les mémoires, il s'implante là où il y a une vie juive à faire tenir et à faire croître. Cette décision constitue un verdict : le Maroc reste une terre juive vivante, pas un simple musée.


La distinction est décisive. Entre un patrimoine conservé dans des vitrines et une coexistence vécue dans les rues, il y a un gouffre.


La communauté juive résidant au Maroc affronte un défi démographique réel : quelques milliers de membres, une population vieillissante, un risque d'amenuisement en quelques décennies sans renouvellement. Mais ce scénario n'a rien d'inéluctable. Le Royaume est devenu attractif : infrastructures de classe mondiale, hub financier de Casablanca Finance City, TGV, port de Tanger Med, vols directs avec Israël, normalisation diplomatique. Des Israéliens d'origine marocaine, des Français juifs marocains, des Canadiens d'origine marocaine commencent à envisager le Maroc non plus comme un pays de nostalgie, mais comme un pays d'opportunités.


Entre l'extinction lente et le retour, il existe une condition matérielle : qu'il reste sur place une vie juive structurée à rejoindre. Des offices, des écoles, une autorité rabbinique, un cadre.


Cette condition n'est pas abstraite. Elle repose sur un très petit nombre d'hommes qui l'entretiennent au quotidien, sans tribune et sans bruit.


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