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Sebta : quand l'ambassadeur d'Israël à l'ONU parle d'enclaves coloniales en Afrique, et pourquoi il ne faut pas se tromper sur ce qu'il fait

  • 31 juil.
  • 3 min de lecture

En pleine crise migratoire, Danny Danon a sommé Madrid d'expliquer sa présence à Sebta et Melilia. Beaucoup y liront un soutien israélien au Maroc. La réalité est plus fine, et plus lourde de conséquences que la rumeur.

Danny Danon Sebta

Il fallait que quelqu'un le dise pour que la scène soit complète, et c'est venu de là où personne ne l'attendait.


Alors que Sebta traverse sa plus grave crise migratoire depuis 2021, l'ambassadeur d'Israël auprès des Nations unies, Danny Danon, s'en est pris publiquement à l'Espagne sur X. Il a reproché à Madrid de critiquer régulièrement Israël tout en déclarant l'état d'urgence dans la ville, puis a demandé à l'Espagne d'expliquer pourquoi elle maintenait encore des « enclaves coloniales en Afrique ». Enclaves coloniales. Dans la bouche d'un ambassadeur à l'ONU, à propos de Sebta et Melilia, le choix des mots n'est jamais un accident.


La réponse espagnole est venue du ministre des Transports, Óscar Puente, par une formule sibylline, « tout commence à devenir assez clair », interprétée à Madrid comme l'accusation d'une instrumentalisation politique de la crise. Plusieurs responsables et commentateurs espagnols vont plus loin et accusent Israël de chercher à se venger de Madrid pour sa position sur la guerre à Gaza.


Arrêtons-nous, parce que c'est ici que la plupart des lectures vont dérailler.


La tentation, côté marocain, sera de titrer qu'Israël soutient le Maroc sur Sebta. Ce serait aller trop vite. La position officielle israélienne n'a pas bougé : interrogée au printemps sur un éventuel appui aux revendications marocaines, l'ambassadrice d'Israël en Espagne, Dana Erlich, l'avait formellement écarté, jugeant la question sans pertinence pour un pays confronté à des menaces existentielles. Rien, dans la sortie de Danon, n'engage l'État d'Israël sur la souveraineté des présides. Il n'a pas prononcé le mot Maroc.


Mais il serait tout aussi naïf d'y voir l'humeur d'un homme. Danon n'est pas un compte anonyme, c'est un diplomate de premier rang, deux fois nommé à New York, une figure politique installée. Un ambassadeur de cette envergure, sur ce sujet, avec ce vocabulaire, cela ne part pas sans que la capitale le tolère. Et l'absence de tout recadrage depuis la publication est en soi une information : Jérusalem assume qu'on le dise, tout en gardant la liberté de ne jamais le confirmer.


C'est le propre du signal diplomatique, et il faut le lire pour ce qu'il est. Assez fort pour être entendu à Madrid, assez déniable pour ne rien coûter à Tel-Aviv. Le message n'est pas « nous soutenons le Maroc ». Le message est « votre présence en Afrique du Nord n'est plus un sujet que nous nous interdisons ». La cible de Danon n'est pas la carte, c'est Madrid : l'Espagne a reconnu l'État de Palestine en mai 2024 et s'est imposée comme l'un des gouvernements européens les plus critiques envers Israël sur Gaza. Quand on veut atteindre un adversaire diplomatique, on ne vise pas où il est fort, on vise où il est indéfendable.


Et c'est précisément là que le fait devient marocain, sans que le Maroc y soit pour rien. Le vocabulaire de Danon est celui que la diplomatie espagnole s'est toujours employée à rendre imprononçable dans les enceintes internationales. Qu'il soit désormais employé, sans conséquence, par l'ambassadeur d'un État membre à l'ONU, cela crée un précédent rhétorique. Le Maroc n'a rien demandé, rien dit, rien payé. Le dossier de Sebta vient pourtant d'être plaidé à New York par la voix d'un pays tiers.


Voilà la géométrie du triangle Rabat-Madrid-Tel-Aviv en une journée. L'Espagne s'est brouillée avec Israël pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le Maroc. Et chaque degré de cette brouille rapproche objectivement le discours israélien du narratif marocain sur les présides, non par conviction, mais par géométrie : l'adversaire de mon adversaire finit toujours par parler comme moi.


Il ne faut ni surinterpréter ni sous-estimer. Surinterpréter, ce serait annoncer un basculement israélien sur Sebta qui n'existe pas. Sous-estimer, ce serait ne pas voir qu'un tabou lexical vient de sauter au plus haut niveau de la diplomatie multilatérale. Et pour Rabat, ce déverrouillage vaut peut-être plus qu'un soutien : un soutien se négocie, se monnaie, se retire. Un tabou brisé ne se referme jamais tout à fait.


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