Non, Israël n'a pas envoyé quarante mille Marocains à la nage
- 3 août
- 4 min de lecture
Le ministère de l'Intérieur a livré ses chiffres et son explication. Ni l'un ni l'autre ne ressemblent à ce qui circule sur les réseaux.

Depuis le mercredi 29 juillet, des dizaines de milliers de personnes se sont dirigées vers les points de passage conduisant à Sebta.
Les chiffres officiels marocains, communiqués dimanche 2 août par le porte-parole du ministère de l'Intérieur, font état d'environ quarante mille personnes en direction de Sebta et de 1 135 vers Melilia, ces dernières ayant toutes été reconduites. Le bilan humain communiqué par Rabat s'établit à onze décès : une chute mortelle dans une zone rocheuse et dix noyades. Les autorités marocaines poursuivent, avec leurs homologues espagnols, la vérification des informations faisant état d'un nombre plus élevé de victimes.
Quelques heures ont suffi, pourtant, pour qu'une autre explication s'impose sur les réseaux. Le Maroc n'aurait été qu'un exécutant. L'opération aurait été conçue par Israël, avec l'appui de Washington, pour punir l'Espagne de ses positions sur Gaza.
Je vais prendre cette thèse au sérieux, ce qui veut dire la confronter aux faits.
Ce que dit le ministère de l'Intérieur
Rabat a été précis. Les événements ne sont ni spontanés ni le produit de circonstances passagères. Trois facteurs se sont combinés : la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux, l'action des réseaux de traite des êtres humains, et l'interprétation erronée d'une décision de justice espagnole.
Cette décision existe. Le Tribunal suprême espagnol a restreint la possibilité d'appliquer la procédure de retour immédiat à certaines personnes interceptées en mer. Autrement dit, un migrant entrant à la nage devait désormais bénéficier de la procédure ordinaire, avec assistance juridique et possibilité de demander l'asile.
Sa médiatisation s'est muée en quelques jours en une rumeur : l'Espagne aurait ouvert sa frontière à quiconque la franchirait par la mer. Elle a circulé par WhatsApp, TikTok, Instagram et Telegram. Des cartes du trajet à la nage depuis Castillejos ont tourné, des combinaisons de plongée étaient vendues en ligne, et les premières vidéos de jeunes célébrant sur la plage ont fait le reste. La faible distance entre les points de départ et Sebta a renforcé l'impression d'un passage sans difficulté.
Voilà le mécanisme, tel que l'établit l'État marocain lui-même. Une décision de justice mal lue, un malentendu amplifié par ceux qui avaient intérêt à le propager, et une jeunesse assez désespérée pour se jeter à l'eau sur la foi d'un message vocal.
Nulle part dans ce communiqué il n'est question d'Israël.
Ce que valent les preuves du complot
L'accusation repose sur trois éléments. Un tweet de Yaïr Netanyahou datant de 2019, qui appelait les musulmans à libérer Sebta et Melilia. Une tribune de mars 2026 d'un chercheur américain invitant le Maroc à une nouvelle Marche verte sur les deux villes. Et une tribune d'avril 2026 sur un site israélien détaillant comment Israël pourrait appuyer les revendications marocaines.
À cela s'ajoute le sarcasme d'un diplomate israélien, que sa propre diplomatie a désavoué : sa chargée d'affaires en Espagne a précisé que ce commentaire ne représentait pas la position de l'État d'Israël, après avoir déjà démenti en avril tout soutien aux revendications marocaines sur les présides.
Un tweet vieux de sept ans, deux tribunes d'universitaires, une pique désavouée. C'est tout.
Le raisonnement à l'œuvre est un classique : on part du bénéficiaire supposé pour remonter au commanditaire, et l'on prend la satisfaction affichée par certains pour un aveu. Se réjouir du malheur d'autrui n'est pas la preuve qu'on l'a provoqué.
L'argument que personne n'ose formuler
Il y a plus simple encore, et c'est le point que les Marocains devraient entendre.
En mai 2021, Rabat avait laissé plus de huit mille personnes entrer à Sebta en quarante-huit heures, pour punir Madrid d'avoir discrètement hospitalisé le chef du Polisario. Ni Israël ni les États-Unis ne s'en étaient mêlés.
Le Royaume n'a besoin de personne pour conduire ses propres différends. Prétendre l'inverse, c'est lui dénier toute capacité d'agir pour ses propres raisons.
Et c'est là que la théorie se retourne contre ceux qui la propagent. Elle transforme des dizaines de milliers de jeunes Marocains, qui ont risqué leur vie et dont onze au moins sont morts, en figurants passifs d'une mise en scène étrangère. Elle leur retire leur désespoir, leurs raisons, leur volonté. Elle les traite comme des pions déplacés par une main invisible.
Ces morts n'étaient pas des accessoires de décor. C'étaient des Marocains qui voulaient une autre vie et qui l'ont payée de la leur.
Pourquoi cette rumeur prospère
La thèse n'est pas restée aux marges. Un montage vidéo la promouvant a dépassé cinq millions de vues. Un acteur espagnol de renom l'a relayée, un député catalan l'a formulée, une ancienne porte-parole d'un parti d'extrême gauche a qualifié le Souverain marocain d'agent du sionisme, et un ministre espagnol des Transports a partagé un commentaire lourd de sous-entendus. En France, un avocat l'a affirmée sans conditionnel, et un directeur d'institut de relations internationales a fini par effacer son message après avoir été taxé de complotisme. Des réseaux alignés sur Moscou ont amplifié le récit, repris ensuite par des sites de désinformation.
Notez la géographie politique. Extrême gauche espagnole, extrême droite allemande, influenceurs américains, relais russes. Sur ce sujet, les extrêmes se rejoignent toujours au même endroit.
Ce que cela nous dit
Quand un événement devient anxiogène, une partie du monde cherche désormais le même coupable. Ce n'est plus une analyse, c'est un réflexe.
Le problème n'est pas seulement moral, il est intellectuel. Une société qui explique tout par un complot juif renonce à comprendre quoi que ce soit. Elle cesse de regarder ses décisions de justice, ses politiques migratoires, ses passeurs, sa jeunesse. Elle se prive des seuls leviers dont elle dispose.
Le Royaume, lui, a déjà démontré l'inverse. En 2011, quand des centaines de milliers de jeunes Marocains sont descendus dans la rue, la réponse n'a pas consisté à chercher une main étrangère derrière leur colère. Elle a pris la forme d'une réforme constitutionnelle.
Et pour un Marocain, il y a une raison supplémentaire de refuser cette histoire. Elle raconte que notre pays est un instrument. Que notre jeunesse est manipulable. Que rien de ce qui nous arrive ne vient de nous.
Le Maroc mérite mieux que d'être le figurant d'un scénario écrit ailleurs.
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