La décennie noire algérienne : ce que le Maroc a construit différemment
Dans les années 1990, l’Algérie bascule dans une guerre qui fera plus de 100 000 morts. À quelques centaines de kilomètres, le Maroc traverse les mêmes secousses régionales sans connaître le même effondrement. Pour comprendre cette divergence, il faut regarder ce que notre pays possède de plus ancien que ses gouvernements : un centre institutionnel, religieux et historique qui traverse les crises.

Il y a des histoires que l’on raconte pour comprendre les autres.
Et il y en a qui finissent par nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes.
La décennie noire algérienne appartient aux deux.
Le 26 décembre 1991, le Front islamique du salut remporte très largement le premier tour des élections législatives algériennes. Il obtient près de 48 % des suffrages exprimés et 188 sièges dès ce premier tour. Le second n’aura jamais lieu. En janvier 1992, le processus électoral est interrompu, le président Chadli Bendjedid quitte le pouvoir et le FIS est ensuite interdit.
Puis l’Algérie descend dans l’abîme.
Groupes islamistes armés.
Répression.
Attentats.
Faux barrages.
Assassinats d’intellectuels et de journalistes.
Villages massacrés.
Familles dont les disparus ne reviendront jamais.
Ce n’est pas une histoire que les Marocains devraient raconter avec arrogance.
Les premières victimes de la décennie noire furent les Algériens eux-mêmes.
Des familles ordinaires prises entre l’État, les groupes armés et une violence devenue incontrôlable.
C’est précisément parce que cette tragédie mérite du respect que la comparaison avec le Maroc doit être sérieuse.
Car lorsque je regarde cette période, une question me frappe.
Nous étions juste à côté. Pourquoi notre histoire a-t-elle pris une autre route ?
Le Maroc des années 1990 n’était pas un paradis.
Nous avions notre pauvreté.
Nos inégalités.
Nos frustrations sociales.
Notre jeunesse.
Nos islamistes.
Nos tensions politiques.
Et plus tard, le 16 mai 2003, Casablanca découvrira elle aussi dans le sang que le terrorisme islamiste n’était pas une abstraction étrangère.
Pourtant, le Maroc n’est pas devenu l’Algérie des années 1990.
Pourquoi ?
Pas parce que les Marocains seraient naturellement plus sages.
Pas parce que notre société serait immunisée contre la violence.
Pas parce qu’un pays peut se croire éternellement protégé.
La réponse se trouve ailleurs.
Nos deux pays ne reposaient pas sur la même architecture.
Et c’est là que l’histoire algérienne oblige à regarder le Maroc autrement.
Parce que certaines institutions deviennent tellement familières qu’on finit par ne plus voir ce qu’elles font.
On remarque leur présence.
On oublie leur fonction.
Pourquoi, lorsque tant de pays de la région ont dû reconstruire leur légitimité après l’indépendance, le Maroc possédait-il déjà un centre politique plus ancien que ses partis ? Pourquoi l’autorité religieuse n’y était-elle pas disponible pour le premier mouvement islamiste venu ? Et pourquoi une crise politique marocaine peut-elle traverser plusieurs gouvernements sans remettre automatiquement en cause la continuité de l’État ?
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