Le 4 février 1998, Hassan II a nommé Premier ministre Abderrahmane Youssoufi, l'opposant qu'il avait fait condamner en 1963
En Algérie, en janvier 1992, l'armée a annulé le vote plutôt que de laisser gagner l'opposition. 200 000 morts ont suivi. Pourquoi le Maroc a pu faire l'inverse.

Le 4 février 1998, Hassan II nomme Abderrahmane Youssoufi Premier ministre. Cet homme, le Roi l'avait fait condamner pour complot en 1963. Il avait vécu quinze ans en exil en France pour lui échapper. Il revient au Palais à 73 ans, parce que son parti a gagné les élections, et le Roi lui confie le gouvernement. Six ans plus tôt, à Alger, on avait annulé les élections pour empêcher l'opposition de gouverner. La guerre a duré dix ans.
Deux pays, deux votes, deux résultats opposés. Je vais vous dire pourquoi, et la réponse ne se trouve pas dans les urnes. Elle se trouve dans la nature humaine.
Commençons par le fait que personne n'ose poser, et bâtissons dessus. L'être humain n'est pas né citoyen du monde. Il est né membre d'un clan. Pendant des centaines de milliers d'années, survivre voulait dire appartenir : à une famille, à une tribu, à un feu autour duquel on se serrait. Ceux qui aimaient les leurs et se méfiaient du dehors ont survécu et nous ont transmis leurs réflexes. Nous sommes leurs héritiers.
Le besoin d'appartenir n'est pas une opinion politique, c'est un équipement de série. Ibn Khaldoun l'avait compris il y a six siècles depuis notre région : il appelait cela la asabiyya, cette solidarité de groupe qui fait naître les États, et dont l'épuisement les fait mourir. Les civilisations ne s'effondrent pas quand elles manquent d'argent. Elles s'effondrent quand leurs membres cessent de se sentir liés.
Voilà ma thèse, et je la pose avant d'aller plus loin. La démocratie ne crée pas la nation, elle la consomme. Là où un « nous » existe au-dessus du vote, l'opposant d'hier peut gouverner demain sans que le pays tremble. Là où il n'existe pas, chaque scrutin est une guerre de clans par les urnes, et le perdant ne prépare pas l'alternance, il prépare sa revanche. Rabat 1998 et Alger 1992 sont les deux faces de la même loi.
Ce que cette loi dit du patriotisme, de la démocratie totale et de ce que la liberté veut vraiment dire, c'est ce que je vais vous montrer.
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