Rouicha est mort le 17 janvier 2012 sans atteindre l'hôpital. Le lendemain, Sa Majesté le Roi a écrit à sa veuve que le Maroc perdait un artiste hors pair.
Mohamed Rouicha, orphelin de Khénifra, a passé cinquante ans sur un instrument avec lequel on demandait l'aumône au coin des souks. Le 17 janvier 2012, il meurt d'une crise cardiaque avant d'arriver à l'hôpital. Le lendemain, un message royal arrive chez sa veuve et son fils : le Maroc perd un artiste hors pair, authentique et créatif. Six mois plus tôt, la langue dans laquelle il chantait était entrée dans la Constitution.

Le 1er juillet 2011, les Marocains adoptent par référendum la Constitution qui fait de l'amazighe une langue officielle du Royaume, quatre mois après le discours royal du 9 mars qui l'annonçait. Le 17 janvier 2012, à Khénifra, Rouicha meurt. Six mois entre les deux dates. Je ne crois pas aux coïncidences, mais je crois à celle-là : une langue n'entre pas dans une Constitution si elle n'est pas d'abord entrée dans les oreilles de tout un pays. Lui, il avait fait entrer les oreilles.
Il faut mesurer d'où il partait. Le loutar, ce petit luth à trois cordes, à la caisse en bois creusé, au son rugueux, était l'instrument des pauvres. Celui qu'on grattait au coin des souks pour tendre la main. Rouicha l'a dit lui-même : dans l'imaginaire commun, le loutar était synonyme de misère. Cinquante ans plus tard, le Palais écrit à sa veuve. C'est ce trajet, de la sébile à la lettre royale, que je vais suivre.
Voilà ma thèse, et je la pose avant d'aller plus loin. Rouicha n'a pas fait de politique. Il a fait quelque chose de plus efficace : il a rendu une langue désirable pour ceux qui ne la parlaient pas, et un instrument respectable pour ceux qui en avaient honte. Un Casablancais qui fredonne une chanson en tamazight sans en comprendre un mot a déjà changé de rapport à l'Atlas. Rouicha a produit des millions de Casablancais comme ça.
Comment un orphelin sans diplôme, avec un instrument de mendiant, y est arrivé, et ce qu'il a dû changer à l'instrument lui-même pour y parvenir, c'est ce que je vais vous montrer.
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