Le Maroc est classé 93e en démocratie. Le problème n'est pas le Maroc, c'est la règle avec laquelle on le mesure.
Douze siècles de continuité, un pacte d'allégeance renouvelé chaque année au Palais, une autorité spirituelle reconnue bien au-delà des frontières du Royaume. Rien de tout cela n'entre dans une grille conçue ailleurs, pour autre chose. Et certains régimes ne pourront jamais le comprendre, pour une raison qui tient à leur propre naissance.

On m'a posé la question à Paris, à table, sur ce ton poliment supérieur que je connais par cœur : « Mais concrètement, vous en pensez quoi, vous, de votre monarchie ? » Le « votre » faisait tout le travail. Il ne demandait pas une réponse. Il attendait un aveu.
J'ai cessé depuis longtemps de me défendre sur ce terrain. Parce que la question n'est pas piégée par malveillance. Elle est piégée par outillage.
Ce que l'observateur regarde
Il regarde un classement. Le Maroc figure autour de la 93e place mondiale en matière de démocratie, et pour beaucoup l'affaire est entendue. Un chiffre, un rang, un verdict. C'est propre, c'est comparable, ça tient dans un tableau.
Sauf que cet instrument mesure une chose et une seule : le degré de conformité d'un pays à un modèle né ailleurs. Il compte des sièges, des alternances, des indices de pluralisme.
Ce sont des mesures utiles, et le Maroc en a. Depuis la réforme constitutionnelle de 2011, il en a beaucoup plus qu'avant : un Parlement élu directement, un chef de gouvernement obligatoirement issu du parti arrivé en tête, des libertés inscrites dans le texte fondamental, une justice qui a gagné en indépendance. La scène politique va des islamistes modérés aux formations de gauche historiques en passant par les centristes. Ce pluralisme est réel.
Ce que cet instrument ne voit pas
Il ne voit pas la Bay'a. Et la Bay'a n'est pas un détail dans le dispositif marocain : c'est le socle.
C'est un pacte. Un contrat à deux entrées, pas une soumission à sens unique. Le Souverain s'engage à agir pour le bien commun, le peuple prête allégeance. Chaque année, la cérémonie se tient au Palais Royal. Les oulémas, les walis, les gouverneurs, des représentants venus de tout le Royaume, tous vêtus de blanc. Le geste d'allégeance vient clore l'ensemble.
Un classement démocratique n'a aucune case pour ça. Il n'a pas de case pour un contrat social qui n'est pas seulement écrit dans une constitution, mais renouvelé dans un rite. Alors il ne le compte pas. Et ne pas le compter, ce n'est pas rester neutre. C'est décider que cela n'existe pas.
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